© 1983 Lou Gaiardet  © 2006 Simiane-Collongue Aujourd'hui pour demain

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 Edouard Magnan
« La cuolo, ma grade fuosso »


Oui, Edouard Magnan éprouve une vive passion pour la colline. Aussi, certainement, l'avez-vous déjà croisé sur l'une des routes du haut du village car, pratiquement chaque jour, «l'homme des bois», ainsi l'appellent ses filles Christiane et Simone, quitte son domicile de la rue Saint-Germain pour se diriger à mobylette vers les Putis, les Marres, les Frères ou les Coucous.

« Je ne me vois pas rester tout le jour à la maison ou assis sur un banc sans rien faire », dit-il.

De vallon en vallon, de sentier en sentier, Edouard Magnan est à l'écoute de la nature : il traverse avec difficulté un fourré d'argéras et coupe les branches de quelques pins « pour les faire démarrer ». Il observe un écureuil s'évanouir furtivement à la cîme d'un arbre. Il se désaltère à certaines sources dont lui seul connaît l'endroit et l'époque où elles surgissent de terre. Il cueille la farigoule (thym), la farigoulette, lou roumaniou (romarin), le pèbre d'ail (la sarriette), la sauvi (sauge), la marjolaine ou encore le fenouil, pour bon nombre de Simianais.

« C'est un oncle, un très bon chasseur, qui m'a fait découvrir la colline quand j'étais enfant ; puis, André Michel, qui habitait près de l'église, m'a initié aux plantes aromatiques.

- Je pense que si Edouard a eu envie un jour de respirer, ajoute son épouse, Josette, c'est surtout parce qu'il a été mineur pendant plus de trente ans. »

Le village comptait sept cents habitants

Mais, Edouard Magnan est si heureux dans la colline aujourd'hui qu'on peut même le soupçonner d'avoir choisi ce dur métier pour se priver volontairement d'air libre et de lumière sa vie professionnelle durant, afin de mieux en apprécier toutes les saveurs, la retraite venue : une retraite qu'il a prise en 1969 à l'âge de 50 ans.

C'est, en effet, le 13 juin 1919 qu'un petit Edouard naissait dans la famille Magnan, à Simiane.

Edouard Magnan, vous souvenez-vous des Simianais de votre enfance?

- Quand j'allais à l'école primaire, le village comptait environ sept cents habitants. C'était évidemment, pour la plupart, des agriculteurs. La culture de la carotte était l'une des principales spécialités et je me souviens que chaque semaine, un grossiste de Nice venait en charger un camion. On "faisait" aussi principalement des oignons et, bien sûr, de la vigne qui produisait un vin assez réputé.

Mon père n'était pas agriculteur, il était brigadier-poseur aux chemins de fer, à Simiane. C'est-à-dire qu'il était employé à l'entretien de la voie ferrée jusqu'à Septèmes-les-Vallons. Lorsque j'ai réussi mon certificat d'études, à l'âge de 13 ans, il m'a dit : " Bien, maintenant tu vas apprendre un métier ! "

Il est allé à Aix-en-Provence et, lui-même, a choisi pour moi la profession de ferronnier dans une entreprise du bâtiment qui fabriquait, entre autres, des portes et des charpentes métalliques. Imaginez ma déception, moi qui ne voulais qu'une chose: devenir mineur !

A l'époque, une vingtaine de Simianais travaillaient au puits de Biver. Deux d'entre eux franchissaient même les collines pour se rendre dans une mine située sur la route de Gréasque, à plus de sept kilomètres du village. L'hiver, ils partaient et rentraient de nuit, après une dizaine d'heures de labeur.

Pourquoi vouliez-vous être mineur ?

- Comme tous mes camarades, d'abord parce que l'on gagnait mieux sa vie et puis, parce que l'on bénéficiait, suivant les postes, d'une demi-journée de libre, soit le matin, soit l'après-midi.

Aussi, un jour, j'ai dit à mon patron : "Je veux une augmentation !"

Il me répond : "Je ne peux pas te l'accorder".

Alors je lui ai demandé mon compte et je suis parti. Je suis allé voir un ami de mon père qui était maître-mineur à Biver et, grâce à ses conseils, le 20 septembre 1938, je suis entré à la mine.

Quel était votre emploi ?

- J'ai débuté comme encageur, c'est-à-dire que j'étais chargé de sortir les bennes pleines de l'ascenseur et d'y pousser celles qui étaient vides. Les bennes pleines étaient ensuite réunies en convoi et tractées par une locomotive jusqu'à un autre puits et un autre ascenseur. Ainsi, par relais successifs, les wagonnets parvenaient jusqu'à l'air libre et étaient acheminés à Gardanne.

Le travail était assez pénible car chaque benne pesait deux cents kilos auxquels s'ajoutait une charge de cinq cents kilos de charbon.

Je ne suis pas resté longtemps dans cet emploi. En novembre 1939, j'étais mobilisé à Nîmes, dans l'Artillerie coloniale.

En 1945, j'ai perdu un frère de 24 ans,
victime d'un coup de grisou

Avez-vous gardé des souvenirs marquants de la guerre ?

- A la fin de ma formation militaire, que j'ai effectuée comme pointeur sur le canon "155 court", j'ai été affecté à Paris, sur un canon... de "75", dont je ne connaissais pas du tout, mais alors pas du tout, le fonctionnement.

Mais, je n'étais pas au bout de mes surprises, en pleine "débâcle" de 1940. Après quelques jours de combat dans la Somme, nous sommes arrivés à Rouen, puis Le Havre. Ordre, contreordre, nous sommes revenus à Paris : on nous a ordonné de retourner à Rouen pour approvisionner un régiment en munitions. Puis, en camion, nous avons pris la direction de la région bordelaise, avec, au-dessus de nos têtes, les avions italiens qui mitraillaient les routes.

Mon régiment a ensuite déménagé à Toulouse, Lyon, Mâcon et enfin Tarbes, en décembre 1942, où j'ai été démobilisé après trente-six mois et demi de "grande vadrouille".

A votre retour à Simiane, êtes-vous retourné à la mine ?

- Oui, et j'ai changé d'emploi, J'ai été mis à la conduite de treuils qui permettaient de tirer jusqu'au puits les bennes pleines, et qui servaient, d'autre part, à acheminer les wagonnets vides jusqu'aux couches de charbon.

A Biver, il y avait quatre couches : "le gros rocher", "la mauvaise mine", "les quatre pans", et "la grand'mine". Une galerie était une progression dans la couche. Transversalement, une couche était reliée à une autre par un travers-banc. Ce type de galerie était destiné au transport et à l'aération.

Je suis resté à ce poste jusqu'au 8 novembre 1945, jour où j'ai perdu un frère de 24 ans, victime d'un coup de grisou, le seul que j'ai connu durant toute ma carrière. Marié depuis un peu plus d'un mois, mon frère, Emile, était devenu mineur pour échapper au Service du travail obligatoire imposé par les Allemands.

A ce propos, pendant la guerre, nous étions quatre garçons, sur les cinq que comptaient la famille, à travailler à la mine. A la mort de mon frère, ma mère n'a plus voulu que l'on aille au fond. Je suis donc monté au jour, à l'atelier : j'étais chargé de l'entretien et de la réparation du matériel. Puis, quand je me suis marié, en 1953, j'ai demandé à retourner au fond, et j'y suis resté jusqu'à la retraite, le 31 octobre 1969 : l'année, je me souviens, où six personnes sont mortes à la suite d'un effondrement du toit d'une galerie, dans un chantier où était installé le "mineur continu", une machine d'extraction automatique, derrière laquelle se déroulait un tapis roulant d'une quarantaine de mètres de long, destiné à transporter le charbon.

Mais tout cela, c'est du passé...

Pharmacie naturelle

Justement, Edouard Magnan, comment se passe votre vie de retraité ?

- Comme je vous l'ai déjà dit, je m'occupe un peu. D'abord, j'ai un petit morceau de vigne, au-dessus du hameau des Putis, que j'entretiens régulièrement et, chaque année, je porte mon raisin à la coopérative de Simiane.

Et puis, vous le savez aussi, il y a la colline. Je m'y sens bien. Mais je pense que chacun peut s'y sentir bien s'il fait, bien sûr, l'effort de regarder et de comprendre la nature : la nature est généreuse. L'homme s'est toujours tourné et se tourne encore vers elle pour soulager certaines de ses douleurs par l'usage, par exemple, de plantes aromatiques. Mais, comme je ne suis pas docteur je me garderai bien de donner des recettes pour la santé et la beauté à partir de celles que je cueille.

A mon avis, la colline renferme une véritable " pharmacie naturelle " qu'on ne peux pas imaginer. Et si je peux donner un conseil aux personnes intéressées, c'est de consulter les livres qui en parlent.

Pourrez-vous nous confier où trouver et quand récolter à Simiane, quelques-unes des plantes qui constituent la base de votre herbier de santé ?

- Il faut d'abord préciser que les plantes doivent être cueillies par temps sec et séchées à l'ombre dans un endroit bien aéré.

Cueillez le thym et le romarin en été, quand il est en fleur. Vous n'aurez aucune difficulté à trouver ces plantes car, vous le savez, elles embaument les collines près du village. La sarriette fleurit, elle aussi, l'été, par exemple, au vallon de Siège, près de l'ancienne carrière de marbre. Quant au fenouil, récoltez-le pour la Saint-Michel, le 29 septembre, sur la route des Putis. La marjolaine fleurit durant l'été, notamment au quartier de la Roque, après le cimetière. Les fleurs de tilleul sont épanouies en juin-juillet : coupez-les sur les arbres situés dans le village, devant l'église ou devant l'école, ou au quartier du Poulet. Mais ne ramassez que juste ce qui vous est nécessaire.

Les « parties de cabanon »

Edouard Magnan pense que l'on oublie trop souvent que nous faisons tous partie de la nature et qu'il existe un équilibre entre les animaux, la végétation et nous-mêmes. Et cet équilibre fragile, il faut le protéger.

Lorsque l'on défriche à coups de bulldozer une partie de colline, c'est tout un milieu vivant et riche qui est violé, saccagé.

C'est pour cela dit-il, que l'on n'est jamais assez prudent en matière de construction car il existe une limite à ne pas franchir si l'on veut préserver un caractère rural aux communes qui l'étaient. C'est toute une manière de vivre qu'il faut sauver, dans l'intérêt de tous.

Edouard Magnan regrette, par exemple, que les "parties de cabanon" disparaissent peu à peu au village.

Notre famille est l'une des seules à maintenir cette tradition... mon beau-frère possède un cabanon situé au-dessus du hameau des Frères, qui s'appelle " Chante perdrix ". Tous les ans, le 4 décembre, c'est-à-dire pour la Sainte-Barbe, qui est la fête des mineurs, nous nous rendons dans la colline à une quarantaine de personnes pour faire la brochette d'oiseaux et manger le civet de sanglier.

Cette disparition des parties de cabanon où résonnait la langue provençale est un exemple qui illustre bien la rupture des rapports et des traditions qui liaient l'homme à la nature. Auparavant, en vivant quotidiennement à son contact, il en retirait un équilibre et une vitalité qu'il a aujourd'hui perdus.

« II faut les retrouver, conclut Edouard Magnan, il faut revenir à la nature où nous sommes nés et dont nous n'aurions jamais dû nous séparer. »

Christian Frasson
Septembre 1983

 

 


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