© 1983 Lou Gaiardet  © 2006 Simiane-Collongue Aujourd'hui pour demain

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 Paul Cayol
« Lou temps fa tu »

« Quel supplice pour moi pendant la récréation, quand j'entendais le bruit du tracteur de mon père dans la plaine de Cavaillarde ! Il me tardait vraiment d'être au soir pour sauter sur ses genoux, et j'étais le plus heureux quand il me cédait le volant.

 

Dans la famille, nous sommes agriculteurs de père en fils depuis plusieurs générations et originaires, du côté maternel, de Simiane, où je suis né en 1925.»

Après avoir passé son certificat d'éudes primaires en 1937, et suivi pendant une année des cours à Gardanne, c'est donc tout naturellement que Paul Cayol devient lui-même agriculteur.

Jusqu'à la guerre, si j'aidais mon père et mon oncle, qui m'ont appris le métier de vigneron, c'était plutôt par fantaisie que par besoin.

Exempté de service militaire comme tous les conscrits de la classe 1945, il se met à l'ouvrage. Et, au décès de son père, une année plus tard, il se trouve à la tête de l'entreprise familiale : un vignoble d'une dizaine d'hectares produisant du raisin de table et de cuve.

Le travail de la vigne a dû bien changer depuis cette époque...?

- Oui, au lendemain de la guerre, il se faisait essentiellement en famille avec l'aide, bien sûr, de deux ou trois personnes supplémentaires pour les vendanges, qui duraient une quinzaine de jours.

Très tôt le matin, il fallait en premier lieu faire manger le cheval qui tirait la charette chargée de caisses de raisins.

A midi, les vendangeurs arrêtaient la cueillette, posaient leurs corbeilles servant à remplir les caisses. Et, rapidement, côtelettes et boudins cuisaient sur la braise. C'était un moment agréable, joyeux, où chacun reprenait des forces. Le cheval n'était pas oublié : il dévorait une trousse de foin et un picotin d'avoine.

Puis, le travail reprenait jusqu'au soir. Il était alors temps de se diriger vers la cave coopérative pour prendre son tour dans la file de charrettes qui s'allongeait parfois jusque dans le haut du village, et même, jusqu'à l'épicerie Marie.

L'attente pour décharger durait souvent plusieurs heures. Il est vrai qu'après la guerre il y avait plus de 200 viticulteurs au village.

 

Combien en compte-t-il aujourd'hui?

- Une centaine environ, c'est-à-dire qu'il y a eu une diminution de moitié en une quarantaine d'années.

Quant à la production, elle est passée pour la même période, de 15,000 à... 2600 hectolitres.

Paul Cayol, c'est au président de la cave coopérative que je m'adresse maintenant : à quoi attribuez-vous le recul de la viticulture à Simiane et pensez-vous qu'il se poursuivra dans les années à venir?

- Le métier est devenu de moins en moins rentable au fil des années. Je suis sûr qu'après avoir soustrait tous ses frais d'exploitation, le viticulteur ne gagne pas à l'heure sur une année, ce qu'il paie l'heure de vendange.

Et l'on peut dire, qu'à une exception près, on ne vit plus exclusivement de la viticulture à Simiane, aujourd'hui. Certains agriculteurs ont pu subsister en se tournant vers la polyculture : en plus de la vigne, ils produisent des céréales et des légumes.

Le reste des sociétaires de la cave coopérative, est ce que j'appelle des "amateurs", parce qu'ils ont une autre activité principale. J'ai été un de ceux-là: à partir de 1970 et jusqu'à mon départ en préretraite l'an dernier, j'ai travaillé à Péchiney comme agent de fabrication. Il y a aussi des mineurs et de nouveaux Simianais qui ont conservé sur leur parcelle quelques pieds de vigne qu'ils entretiennent eux-mêmes.

Quant à la baisse de la production, si elle est évidemment liée à la diminution du nombre de viticulteurs, elle a aussi pour cause le vieillissement du vignoble. Pensez que je possède certains pieds, et je ne suis pas le seul, qui ont plus de 100 ans. Dans les pays de production, le vignoble est renouvelé en partie chaque année et produit, au maximum, pendant une trentaine d'années.

A Simiane, le vignoble a, en grande partie, vieilli avec les vignerons et, ce qui est grave, la relève n'est pas assurée.

L'avenir paraît donc sombre. La cave coopérative peut-elle un jour fermer ses portes?

- Bien sûr, on peut prévoir que la production locale diminuera encore dans les années à venir mais tant que l'on nous apportera du raisin, nous ferons du vin.

Et puis, la cave coopérative qui a été créée en 1924, regroupe des sociétaires d'autres communes environnantes telles que Bouc-Bel-Air, Mimet, Septèmes-les- Vallons.

Enfin, il faut savoir également que depuis quelques années notre cave et celle de Rousset, qui vinifie sous l'appellation Côtes de Provence, sont mutuellement sociétaires : ce qui permettrait éventuellement de pallier une diminution en volume et en qualité de notre production.

Alors, demeurons optimistes, mais il est évident qu'il faut en tous points être vigilant et en particulier sur le plan de la qualité de nos produits.

Justement, nul n'ignore l'importance du terroir et du climat pour un vin. Parlez-nous des vins de Simiane.

- Nos clients disent qu'ils possèdent un bon bouquet et une couleur agréable.

De quoi flatter à la fois le goût et la vue, ce qui est important pour un vin. Mais, comme tous les vins ils peuvent avoir suivant les années plus ou moins d'acidité, due à un manque de maturité du raisin : plus de 1 200 heures d'ensoleillement sont nécessaires pour que les grains soient à point.

S'il fait froid à l'époque du débourrement, c'est-à-dire quand les bourgeons commencent à éclater, la croissance est retardée pendant un certain temps: ce qui réduit d'autant les possibilités d'ensoleillement par la suite.

C'est pourquoi, d'ailleurs, je partage totalement l'opinion de ce vieil agriculteur des Pennes-Mirabeau qui avait inscrit sur son camion : "Lou temps fa tu". Et c'est bien vrai que pour nous le temps fait tout : il règle notre travail et notre récolte. Et lorsque des coopérateurs nous disent que le vin n'est pas trop bon, nous leur répondons simplement qu'il est fait avec les raisins qu'ils apportent.

Il y a donc des différences de goût d'une année à l'autre. Peut-on améliorer des vins ?

- Oui, il est possible de "corriger" le manque de degré d'un vin, provoqué entre autres, par un temps pluvieux à l'époque des vendanges, grâce à un apport de moult concentré, du jus de raisin dont on fait évaporer les deux tiers de sa teneur en eau.

Mais si le vin est acide, il faut le boire tel qu'il est, et il est bien sûr plus difficile à vendre. En général, sur une période de 10 ans, il y a deux cuvées catastrophiques comme celle de 1977 et deux qui sont bonnes, les autres étant moyennes. Depuis deux à trois années le temps est avec nous.

Comment la production de la cave est-elle écoulée?

- Il existe deux sortes de ventes : le gros et le détail, écoulé en vrac et en bouteille, exclusivement à la cave, qui représentent environ la moitié de la production.

Quelle est la différence entre le vin vendu en vrac et celui écoulé en bouteilles ?

- Le vin vendu en bouteilles sous l'appellation "Pilon du Roi", est sélectionné par la commission "dégustation" du conseil d'administration de la cave coopérative, qui comprend 12 membres, tous sociétaires.

Le choix s'appuie sur les différentes analyses réalisées par l'Institut coopératif du vin (ITV) portant sur le titrage en alcool, le goût, la souplesse...

Qu'est-ce que représente pour vous le vin ?

- C'est un produit naturel et vivant. Il faut énormément de soin et d'amour pour que réussisse au mieux cette opération quasi magique : la fermentation du raisin qui transforme le sucre contenu dans les graines, en alcool.

A propos d'alcool, que vous inspirent les dernières campagnes télévisées anti-alcooliques ?

- Personnellement, je ne pense pas que de telles images puissent avoir un quelconque effet sur des buveurs excessifs. Mais ce qui est regrettable, c'est qu'une telle campagne culpabilise les personnes qui boivent du vin avec mesure, donc avec plaisir. J'ajoute que je suis favorable bien sûr, à une éducation à ce que j'appelle le "bien-boire" comme il existe à mon avis un "bien-manger" et plus largement un "bien-vivre".

Illustration pratique du "bien-vivre" : alors que l'entretien prend fin, Mme Ginette Cayol se joint à nous et nous convie à déguster un ratafia-maison : du jus de raisin non fermenté additionné de marc. Un délice, croyez-moi.

L'avenir ? Tous deux évoquent un projet qui leur tient particulièrement à cœur depuis plusieurs annèes. Paul Cayol a même pour cela abandonné la présidence de la cave pendant quelques mois. Il s'agit de la construction de maisons pour eux et chacun de leurs quatre enfants sur un terrain de Sire-Marin, route de Mimet.

- Nous serons à la fois chacun chez soi et tous réunis. Et soyez assuré que nous n'avons pas oublié de creuser les caves, ajoute M.Cayol dans un éclat de rire.

Entretien avec Christian Frasson
Avril 1984

 


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