Lettres de ma ferme

Simiane Demain


 
 

La lessive, autefois
La bugade

 
 

C'est peu de temps avant sa disparition que notre ami André Beaumond écrivait cette nouvelle " Lettre de ma ferme ".


Dans nos campagnes en général et, en Provence en particulier, on lavait le gros linge, "le blanc", une fois l'an, deux à la rigueur, au printemps et à l'automne, c'est à dire aux périodes de l'année où les travaux des champs laissaient quelque répit à nos ménagères.

Le gros linge sale était entreposé étendu, dans un endroit sec et aéré, un grenier, ou une grange, dans les fermes.

Cuvier

"La Buée" (extrait), peinture du XVIIe siècle (Musée de Montpellier)

Toutes les femmes étaient mobilisées

La bugade dans les travaux ménagers était la corvée la plus lourde ; c'était une opération complexe, un travail qui durait de deux à trois jours, qui se préparait bien à l'avance et qui mobilisait toutes les femmes de la famille. On avait mis de côté, dans un premier temps, depuis plusieurs jours, les cendres du foyer dans lequel on s'était abstenu de brûler du chêne ce qui aurait pu tacher le linge ; ces cendres, tamisées pour éliminer les morceaux de charbon de bois, étaient réparties avec de la lavande et des racines d'iris séchées, du moins à la Ferme Haute, dans trois grandes taies d'oreiller trois coussins, qui viendraient couronner l'empilage du linge dans le cuvier.

Une buanderie

Chez nous, ces cuviers étaient rarement en bois, le plus souvent en tôle zinguée d'une contenance de 2 à 300 litres environ, posés sur un trépied avec un bac de récupération sous la vidange, le tout installé dans les fermes, à proximité du fourneau servant à cuire la soupe des cochons car, il fallait en permanence réchauffer l'eau du bac de récupération et au village, où, souvent, dans les maisons, la place était comptée, la cuisine débarrassée de ses meubles inutiles était transformée en buanderie.

La veille, après le tri du linge, les grosses pièces étaient mises à tremper soit au lavoir de la Ferme soit au lavoir communal. Tineou de bugada (cuvier)

Le lendemain, l'empilage du linge dans le cuvier, se faisait dans un ordre déterminé: d'abord, un vieux drap était disposé à l'intérieur, le tapissant et retombant à l'extérieur, ensuite au fond, les draps, le linge de corps, le linge de table, les pantalons et les torchons ; ce linge était disposé par couches sur lesquelles on parsemait quelques éclats des restes mis de côté tout au long de l'année de savon de Marseille, rare et cher, utilisé pour la toilette et, des morceaux de racines de saponaire 1 ; pour terminer les trois coussins bien épais de cendres.

Ne pas cuire la... saleté

Le cuvier rempli, l'eau sur le fourneau chaude, le coulage de la bugade pouvait commencer ; la première coulée se faisait avec de l'eau chaude mais surtout, pas bouillante pour ne pas cuire la saleté.

Lorsque cette première eau avait traversé toutes les couches de linge et, commençait à couler dans le bac de récupération on arrosait les coussins de cendres avec cette fois, de l'eau bouillante qui terminait elle aussi sa course dans le bac de récupération.

Le chemin du lavoir

Cette même eau du bac de récupération était reversée dans la marmite sur le fourneau et de la marmite, toujours bouillante, retournait sur les cendres et cela des heures durant jusqu'à ce que la maîtresse de maison estime que le linge devait être propre. Il était alors retiré brûlant du cuvier avec un bâton fourchu et mis à égoutter sur des tréteaux.

Le linge égoutté prenait alors le chemin du lavoir soit celui de la Ferme soit le Communal et commençait alors un autre travail aussi éprouvant ; nos lavandières agenouillées dans les caisses garnies de sacs de paille, au rythme des battoirs, exprimaient du linge par ces coups répétés, les dernières traces de lessive et de saleté.


 
 
 
 
 
 
 

André Beaumond