Lettres de ma ferme

Simiane Demain


 
 
 


Lou maridatge
Sous les arceaux fleuris...

 

 

Au 19e siècle, en Provence comme dans beaucoup d'autres régions, le mariage était régi par des usages, des coutumes, un vocabulaire, des règles écrites et orales qui se sont maintenues pour la plupart jusqu'au début du siècle suivant mais qui n'ont pas résisté à la révolution sociale engendrée par la Grande Guerre de 1914-1918. Quelques-unes, orales, ont tout de même perdurées jusqu'à nos jours bien que s'effaçant peu à peu de la mémoire collective.

Équilibrer les biens

A l'époque où l'horizon et les possibilités de déplacement de nos aïeux se limitaient à quelques lieues du village, le nombre de filles et de garçons bons à marier dans chaque canton n'était pas, et de loin, ce qu'il est de nos jours et il en découlait que les « promis » étaient souvent issus du même village. Séquelles d'avant la Révolution, souvenirs des domaines rassemblant sous une seule main de grandes surfaces, comme à Simiane, par exemple, où, jusque vers 1870, le territoire de la commune appartenait au marquis de Tressemanés pour 70%.

Les familles propriétaires cherchaient à équilibrer les biens susceptibles d'être réunis par le mariage, de façon à éviter les conséquences de la suprématie de certains par rapport aux autres, ce qui, souvent, prenait le pas sur les sentiments que pouvaient éprouver garçons et filles les uns pour les autres.

C'est ainsi que l'aîné des garçons ( recevant à l'époque la plus grand partie de l'héritage ) d'une famille bien nantie était de préférence marié à une fille d'origine plus modeste et vice-versa, pour la jeune fille bien dotée, la famille recherchait un solide cadet, écarté d'héritage, apte à s'occuper des terres de sa future femme.

Le trousseau

Après maintes rencontres entre les familles, la date du mariage était non sans mal trouvée car, en Provence, par tradition, on ne se mariait pas pendant le Carême ni au mois de mai, mois de la Vierge, non plus par opportunité en juillet, mois des moissons, et septembre, mois des vendanges, et le chiffre 9 ayant une connotation maléfique, pas question non plus de s'unir les 9, 19 et 29 du mois ainsi que le lundi et le vendredi, les jours recommandés étant le mardi, le jeudi et le samedi.

La date du mariage étant trouvée et fixée, la future mariée, qui, depuis qu'elle était en âge de bien coudre, constituait, aidée par sa mère, le trousseau de linge personnel et de maison, fruit de longues veillées d'hiver, qu'elle apporterait dans son nouveau foyer, pouvait songer à sa robe de mariée qui ne devait pas rentrer dans la maison avant le matin de la cérémonie.

Ce n'est que vers la fin du 19e siècle que l'on commença à se marier « en blanc » dans les grandes villes. Cette mode mit une soixantaine d'années à s'installer dans nos campagnes ; nos mariées étaient alors vêtues de leur plus belle robe d'indienne où la couleur verte était prédominante, car c'était la couleur de l'espérance, et de leur plus belle coiffe.

Arceaux fleuris

Dans les jours qui précédent le mariage, les « promis » enterrent leur vie de garçon et de jeune fille ; lou nòvi avec ses jeunes amis qui considèrent que le mariage leur enlève un camarade, demandent une compensation au cours d'une cérémonie qui simule des funérailles ( d'où découle le terme d'enterrer sa vie de...) qui se réglera autour d'un bon repas abondamment arrosé suivi d'un énorme « charivari » ( tapage ) dans les rues du village.

Costume de fête d'une villageoise.
Les tambourinaïres qui accompagnent le cortège.

Lou nòvio, elle, plus réservée, consacre le dimanche précèdant le mariage à cette coutume en recevant ses meilleures amies dans la maison qu'elle va habiter après le mariage autour d'une collation de gâteaux et de fruits, leur présentant à cette occasion son trousseau ; les jeunes filles qui perdent également une des leurs, l'emmènent ensuite à l'église pour la faire prier devant l'autel de la Vierge et pleurer toutes ensemble, sur la coupure qui s'opére dans le groupe qu'elles formaient jusqu'alors.

Le jour du mariage, au cours de la cérémonie religieuse, li nòvi se prêtaient souvent à un rituel très observé par l'assistance intéressée et amusée, au cours duquel, au moment de s'agenouiller, le futur époux essayait de poser le genou sur la robe de la jeune femme, affirmant ainsi son autorité sur le couple ; si la future épouse n'entendait pas être dominée, elle répondait à son futur lors du passage de l'anneau à son annulaire, en pliant légèrement celui-çi de façon à ce que l'anneau ne descende pas à la base du doigt, lui signifiant ainsi qu'elle serait maîtresse dans la maison.

A la sortie de l'église, li nòvi, au son de la musique d'un ou deux tambourinaires devaient passer sous des arceaux fleuris en se donnant le bras après que le mari ait donné à celle qui était devenue sa femme la clé de leur demeure, qu'elle devait accrocher au « clavie » ( porte clés ) fixé à sa ceinture.

Une coupe de blé ( équivalent de notre riz actuel ) était remise à la nouvelle mariée qui en arrosait l'assistance et, surtout, sa belle famille afin d'indiquer son désir d'apporter la prospérité dans son ménage. Les jeunes mariés devaient ensuite franchir une barre fleurie ou couper un ruban, symbole de leur passage vers un nouvel avenir.

Le cortège se formait ensuite pour, gagner en fonction de l'époque du mariage et du temps, le lieu, maison, hangar, cabanon, où était prévu le déroulement des agapes qui souvent s'étalaient sur deux jours, de tables ouvertes alimentées en permanence en nourriture et boissons, autour desquelles la jeunesse du village venait danser au son des crins-crins du violoneux et s'envoler dans de folles farandoles rythmées par les « galobet et les tamborin » ( galoubets et tambourins )

Pour terminer cette évocation, voici trois dictons datant de cette époque :

- A la candele, régardés ni fremo, ni tele
A la chandelle, ne choisis ni femme ni toile

- Ce que fremo voou, Dieu voou            
Ce que femme veut, Dieu le veut

- Lei fremo fan lei oustau ou lei désfons
Les femmes font les maisons ou les défont

Lou Papet (André Beaumond)