Lettres de ma ferme
Simiane Demain
Pour les chrétiens, la finalité du mariage étant d'engendrer, l'enfant est un don du ciel, le réconfort des parents, une assurance pour leurs vieux jours ; les garçons sont plus souhaités que les filles car ils assurent, eux, la transmission du nom, la pérennité de l'héritage et, en milieu rural, une future main-d'œuvre indispensable.
Alors que, dans sa préparation et sa célébration, le mariage est un événement essentiellement festif, la naissance, jusqu'au début du 20e siècle, est une aventure pour l'enfant à naître et pour la mère, aventure encore trop souvent tragique résumée par cet axiome terrible qui avait cours à l'époque
Il faut deux enfants pour faire un homme
et que je vous raconterai dans une prochaine chronique sur la vie sociale de nos ancêtres, loin d'être aussi rose que ce que prônent les légendes sur «l'ancien temps».
Favoriser la fécondité
La naissance à cette époque était encore entourée de croyances et de pratiques nombreuses faisant coexister Dieu, le Diable et les superstitions.
Pour pallier la stérilité considérée comme maudite, honteuse et néfaste, la course et la recherche des jeunes époux, lors de la nuit de noces, pour leur présenter et leur faire avaler la « rôtie » ( soupe, entre autres, de pain grillé et trempé ) étaient censées favoriser la fécondité, de même que les pèlerinages dans divers lieux comme Notre-Dame des Anges, à Mimet, Saint-Sauveur, à Aix, Saint-Michel de Frigolet, à Tarascon, et à la Sainte-Baume, pour notre région...
Satisfaire les «envies»
Pendant la grossesse il était recommandé de satisfaire les envies de la femme enceinte afin de ne pas attenter à l'aspect physique du futur enfant, croyance tellement forte que, dans certaines régions, la coutume préconisait que
Toute femme enceinte pourra, à cause de son état, cueillir des fruits
plein ses mains
dans la propriété d'autrui, ou les mangera là même sans pouvoir en emporter de plus.
A l'approche de l'accouchement, l'usage voulait que la future maman mette elle-même, dans de l'eau, des roses de Jéricho ( Anastatica hierochuntica ) qui devaient s'ouvrir, signe d'une heureuse délivrance, rassurante dans un contexte dominé par la peur pour elle-même et pour l'enfant à naître car, dans nos petits villages, il n'y avait pas de médecin. Ce n'est que vers les années 1950, par exemple, qu'à Simiane s'est installé le premier médecin résidant.
C'est à la sage-femme, qui avait succédé au cours des années à la «bonne femme» et à la «matrone» d'antan, que l'on faisait appel.
Bèu nas, bèu cas
Lorsque l'événement attendu s'était déroulé dans les meilleures conditions possibles en présence souvent d'une ou deux voisines apportant leur aide à la sage-femme, on demandait à celle-çi, si c'était un garçon, de faire bonne mesure en coupant le cordon ombilical ; pendant que la sage-femme soignait la mère, nos voisines s'emparaient de l'enfant, petit corps tout mou considéré souvent comme inachevé, pour l'examiner et, dans certain cas, lui façonner un peu, qui le front, qui le menton, qui le nez, faisant pour cet appendice, si c'était un garçon, des pronostics pour le futur : bèu nas, bèu cas ( beau nez, beau... zizi ).
Si, au moment de l'accouchement, l'enfant conservait, collé sur le crâne, un morceau de placenta, on disait qu'il était né coiffé, signe de chance dans sa vie.
Les voisines s'occupaient toujours du bébé, le lavant, l'habillant, le saucissonnant bien droit dans plusieurs langes et molletons serrés par des bandelettes qui le transformaient pour plusieurs mois en petite momie.
Quant à la maman, pour la réconforter, on lui faisait boire un bol de « lait de poule » ( jaunes d'œuf délayés dans du sucre ou du miel et du lait ) aromatisé, si la délivrance avait été longue et difficile, le plus souvent avec une goutte de gnole ou, de rhum dans les familles plus aisées.
Pour consoler la mère qui venait d'accoucher d'une fille au lieu du garçon espéré, on lui disait :
Vau mies la chato facho que lou drole à far
( Vaut mieux la fille non souhaitée et faite que le garçon à faire ).
«A fa uno pichouno»
Leurs tâches achevées, les commères, nos voisines, se livraient aux «assabé» ( annonces ) informant de la naissance les proches, famille et voisins, selon un rituel immuable, criant simplement
«A fa uno pichouno» ( A fait une fille ), si c'était une fille
ou, pour un garçon, ce qui comptait beaucoup plus,
«A fa n' bèu pichoun» ( A fait un beau
garçon )

En vue du baptême, qui se déroulait très peu de temps après la naissance, la marraine est d'abord choisie et c'est elle qui, souvent, choisit le parrain, tous deux devant être en bonne santé, de bonne moralité car, suivant le dicton :
Dou peirin o de la meirino tiras toujour quauco racine
( du parrain ou de la marraine on tire toujours quelque racine )
La mère n'assiste pas à cette cérémonie, ne devant sortir de son domicile que pour se rendre à la messe des relevailles, qui marque son retour au sein de l'église et de la communauté villageoise car, jusqu'à ce moment, elle était considérée, selon la tradition, comme impure, souillée par l'accouchement.
Cette période d'enfermement était, à l'origine, de quarante jours en Provence ; elle a diminué au fil du temps pour n'être plus que d'une semaine environ au début du siècle dernier, semaine suivant le baptême. A la date choisie pour cet office, qui ne sera ni un vendredi, ni un 13 du mois, et auquel n'assistent que des femmes, les parentes, amies et voisines viennent chercher la mère :
Coumaire, la messo vai commenca ; es lou moumen de si metre en
camin
( Commère, la messe va commencer, il est temps de se mettre en chemin ).
Venait ensuite pour la mère le temps des visites de relevailles avec son enfant à qui l'on donnait des cadeaux et, si c'était un garçon, souvent on lui offrait, en plus, un morceau de pain, un grain de sel, un œuf et une allumette, les signes de l'homme, lou signe d'ome, en lui disant :
Siegue bon coume lou pan, sage coume lou sau, plen coume un iou,
dre coume uno brouqueta
( Soit bon comme le pain, sage comme le sel, plein comme un œuf [ nanti ],
droit comme une allumette [ loyal ] ).
L'enfant qui a été épargné par l'atroce mortalité infantile de l'époque entre ainsi dans la vie qui ne sera pas pour lui, surtout en milieu rural, un «long fleuve tranquille», loin de là !
Mais, comme disait Kipling, ceci est une autre histoire.
A bientôt.
Lou Papet (André Beaumond), mai 2006
En complément, si, comme je le souhaite, tout cela vous donne envie d'en savoir un peu plus, voici quelques livres que je vous recommande tout particulièrement :
- Philippe Ariès, L'enfant et la vie familiale (Plon, 1960)
- Gabriel Audisio, Les Français d'hier (Armand Colin, 1994)
- Béatrice Fontanel, L'épopée des bébés (De La Martinière, 1996)
- Jacques Gélis, Sages-femmes et accoucheurs
(Gallimard 1977)
Entrer dans la vie. Naissances et enfances dans la France traditionnelle (1978)
- Emmanuel Le Roy Ladurie, Les paysans de Languedoc
(Mouton, 1966)
- Michel Vernus, Mariages et noces d'autrefois
(Ouest-France, 2002)
- Martine Ségalen, Amours et mariages de l'ancienne
France (Berger-Levrault, 1981)
- S. Jeannin Da Costa, L'Histoire du mariage
(De La Martinière, 1994)