
La source de vie
par Colette Cayol
L'eau est, pour l'imaginaire, un carrefour de significations.
Elle est d'abord la nature, présente sous toutes ses formes. Elle est le "regard de la terre". Pour préserver Achille et le rendre invulnérable, sa mère Thétis, déesse de la mer, l'a trempé dans le Styx.
De nombreuses rencontres bibliques telle celle d'Isaac et de Rebecca, ont eu lieu à côté d'un puits. L'élément aquatique se retrouve dans toutes les mythologies, et particulièrement en Provence où il a été l'inspiration de nombreuses légendes ou œuvres littéraires.
Ponts et acqueducs
Le Drac, monstre aux nageoires translucides, habite dans le palais de la Roquette, au fond du Rhône. Il jette des sortilèges sur les humains et garde les noyés dans des espaces pleins de lumière.
Les Romains, grands bâtisseurs de la Provence, n'ont pas hésité à domestiquer l'eau si précieuse en construisant aqueducs et ponts fameux, comme le pont du Gard.
Vallat des Plâtrières (Photo Jean Tribotté)
Marcel Pagnol raconte que le grand père André, tailleur de pierres emmenait toute sa famille, cinq ou six fois par an, déjeuner sur l'herbe, à cinquante mètres du pont du Gard. Après le déjeuner, il s'asseyait en face du chef-d'œuvre millénaire et le regardait jusqu'au soir.
Chiare, fresche...
Le doux pâtre Bénézet a construit en Avignon le premier pont aux arches blondes, orné d'un petit oratoire dédié à saint Nicolas, patron des mariniers du Rhône, et, d'ailleurs, le pont d'Avignon porte dorénavant toute la joie des fêtes joliment colorées.
Dans les années 1300, c'est Pétrarque, Florentin exilé, qui exalte Vaucluse et sa Sorgue, "chiare, fresche e dolci acque", dans des odes immortelles, fond de tableau où sa Laure parfumée viendra jouer amoureusement. La reino Pounsirado, chante Mistral, a préféré accorder sa main à l'humble porto-aigo plutôt qu'au prétentieux empereur romain.
L'eau, source de vie est devenue source d'amour. César de Nostre-dame note dans ses chroniques qu'Adam de Crappone, bienfaiteur de Salon, " pensa de suppléer au déffaut des eaux et pluyes du ciel en menant la turbulente et lumineuse Durance, par un petit canal, jusques aux portes de la ville".
Sources murmurantes, fleuves ardents, ponts audacieux ou fontaines gazouillantes se trouvent au hasard de nos pinèdes provençales derrière un mont d'oliviers ou au creux d'une garrigue parfumée.
Les hommes habiles savent apprivoiser l'eau. Découvrez Aix avec le poète Jean Cocteau :
Aix ! un aveugle croit qu'il pleut
Mais s'il pouvait voir, sans sa canne,
Il verrait cent fontaines bleues
Chanter la louange de Cézanne.
Tout proche de nous, Marcel Pagnol, sourcier lui-même, écrit un de ses chefs-d'œuvre, L'Eau des collines, dont la trame romanesque se développe autour d'une source cachée.
L'eau reste ainsi, au fil des légendes et des siècles, une force régénératrice de la Provence, une protection contre les feux qui dévorent nos collines, une inspiratrice inépuisable, chacun comme Narcisse, se penchant au-dessus d'elle pour y chercher le reflet mouvant de sa propre humanité.
C.C.